Tout a une histoire

Pariscope d’époque


Pourquoi tout passe t-il ?
Parce que tout a une histoire.

A la fin des années 70, j’allais au cinéma tous les soirs et parfois cela durait même toute la nuit.
Je raconte souvent aux jeunes smartphonesphiles que je découvris le cinéaste anglais Ken Russell en voyant tous ses films d’affilée un samedi de 20h à 10h le dimanche matin.
Qui d’autre que Ken Russel peut tenir éveillée une salle comble toute une nuit ?
En plus on mangeait et picolait aux entr’actes.

Une semaine, à 200m de chez moi, l’olympique Entrepôt dans le 14ème arrondissement passait dans une nuit la trilogie de Carlos Saura : Anna et les loups, La cousine Angélique et le magnifique Cria Cuervos.
Le lendemain était programmé son nouveau film « Elisa vida mia » dont le titre il me semble ne fut traduit qu’au 21ème siècle en « Elisa mon amour » qui est un contre sens du film.

Tous ses films parlent de l’enfance qui est le seul lieu du possible dans un contexte général et politique très autoritaire sous Franco.
Puisque tout passe…Franco mourut. Il ne restait à Carlos Saura que l’enfance et il fit Elisa vida mia, puis « vivre vite » sur la jeunesse post-franquiste qui ne savait pas gérer sa liberté.
Certainement qu’après, il pensa avoir tout dit sur cette obsession car il ne consacra plus son temps qu’à la danse.

Elisa vida mia raconte les retrouvailles d’un père parti sans laisser d’adresse et de sa fille, vivant portrait de sa mère.
Toutefois, contrairement à ce que tu peux croire, humain moderne et pressé, le cinéma n’est pas le sujet d’aujourd’hui.

La musique du film commence par un air chanté baroque qui accompagne le père écrivant ses mémoires.
Les paroles du livret sont en français mais je ne comprends que quelques mots couverts par la fille (Géraldine Chaplin) qui dit les mémoires du père (Fernando Rey).
As-tu mangé des Patatas Aïoli en Aragon ? Bu du Gin Coca ? Non ?
Cherche deux éléments qui se complètent, ici c’est un film avec une musique.
Par la suite, c’est Eric Satie qui prend le relai musical du film.

Je me souviens que lors de cette première vision du film j’eus le sentiment que des pans entiers de l’histoire m’échappaient et étais persuadé que c’était l’attente d’un nouveau passage de cette musique qui m’avais troublé et déconcentré.
Le film fut redistribué une dizaine d’années plus tard, j’eus la même émotion, la même compréhension partielle et classais définitivement Elisa vida mia parmi mes 10 films préférés.
Il ne me restait plus qu’à le comprendre.

Puis plus rien…
Tous les 5 ans je cherchais… RIEN.

Ce film guetté ne passait plus. L’avènement du DVD fit silence sur lui comme sur la presque totalité de l’œuvre de Saura. Mes souvenirs perdirent toute fiabilité sur le récit et ne purent m’aider sur cette musique baroque qui m’avait sidéré.
Toujours pour expliquer aux jeunes smartphonesphiles : dans ces années 70 il m’est souvent arrivé de retrouver quelques musiques en sifflant au rayon Vinyle de la FNAC certains airs entendus à la radio.
Cela supposait qu’existent des choses à présent disparues, comme un vendeur connaissant la musique, ou même tout simplement la présence d’un vendeur.
De toutes façons, cet air était trop complexe pour que je puisse le siffler.

Tout à coup, 30 ans après, pur caprice de la programmation TV ou ironie maladive d’un directeur de chaine, le film passe en octobre 2018 vers 2h du matin.
Naturellement je prépare avec attention l’enregistrement, je programme une marge de 30′ avant et 30′ après car on ne me la fait pas !
Du coup, espérant de nouveau le meilleur pour l’humanité, je cherche sur internet si par miracle le DVD est sorti, …, et bien figure-toi que oui. Il y a même un coffret Saura, je pleure.

Sachant que les génériques sont écourtés à la télé, impatient, je cherche une fois de plus sur le web le nom de la musique tant recherchée.
Rien.
Les sciences et la technologie ne peuvent donc rien pour nous autres hommes simples ?
Le lendemain, je regarde le film enregistré, écoute la musique, et je comprends ce que veut dire « comme la première fois ».
J’arrête le film, installe un logiciel de reconnaissance musicale sur mon smartphone, exécute l’outil…
10 secondes après, avec une légère exaltation mêlée d’une grosse vexation je lis :
Jean-Philippe Rameau
Pigmalion (ils ne mettaient pas le « Y » au XVIIIème siècle, l’idée que la beauté est Grecque est une idée moderne).
Morceau : Fatal Amour.
Concerts Lamoureux.

Je fouille les sites de vente de musique sur internet et trouve plusieurs versions mais chantées par des ténors à voix trop basses.
Je trouve enfin la version du film comme chantée par une femme chez Deutsche Grammophon.

Tout a une histoire
et puis tout passe
car je pense qu’à présent j’ai compris ce film complexe et serein.
Parfois la magie opère quand on voit ou entend plusieurs fois certaines œuvres, on commence à leur trouver un élément supplémentaire, un mystère plus grand, une variation supérieure sans que l’ennui apparaisse.

Pour toi qui me lit et que je ne connais pas, ce sera un cadeau de Noël, un chant particulier mais un chant d’amour pour préparer une nouvelle année :
Clique donc sur Fatal Amour

SCÈNE 1

Pygmalion seul :

Fatal Amour, cruel vainqueur,
Quels traits as-tu choisis pour me percer le coeur?
Je tremblais de t’avoir pour maître;
J’ai craint d’être sensible, il falloit m’en punir;
Mais devais-je le devenir
Pour un objet qui ne peut l’être?
Fatal Amour, cruel vainqueur,
Quels traits as-tu choisis pour me percer le coeur!
Insensible témoin du trouble qui m’accable,
Se peut-il que tu sois l’ouvrage de ma main?
Est-ce donc pour gémir et soupirer en vain
Que mon art a produit ton image adorable?
Fatal Amour, cruel vainqueur,
Quels traits as-tu choisis pour me percer le coeur?

Livret de Sylvain Ballot de Sauvot

Fernando Rey et Géraldine Chaplin dans Elisa vida mia

Géraldine Chaplin dans Elisa vida mia

Père et fille Chaplin

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